espéranto, désespéranto

notes de lecture de « espéranto, désespéranto , la francophonie sans les français«  de Anna Moï ,

… »Tôt ou tard les hormones du plaisir se diffusaient et se substituaient à la souffrance initiale de l’apprentissage : c’est ainsi que le courreur de fond persévère, confiant en son aptitude à sécréter des endorphines, l’hormone du bonheur.

… A la glossolalie, je préfère la transcription imparfaite de l’expérience humaine à la lumière du verbe étincelant , je préfère les longues ténèbres du chasseur les marécages où les alluvions s’allourdissent dans la vase, les résurgences inopinées, les noyades.

(l’ellipse) … son role est d’attirer le lecteur sur une présence fantôme insérée dans l’espace du texte et non décrite …

…les langues ne sont qu’un instrument de traduction d’une langue indicible concoctée par l’auteur, page après page . l’essentiel est de créer dans celle choisie, les pliures les plus adaptées aux silences et aux non-dits.

…les langues multipliées multiplient les imaginaires . En passant à l’acte d’écriture on en déstocke le trop-plein en restituant une bibliothèque d’histoires, d’énigmes et de rébus. A la parole spontanée se superpose la parole invisible, on passe du conscient à l’inconscient en dérivant de la langue au langage. on donne aux mots une deuxième dimenssion, élaborée inconsciemment à partir de sédiments, … sables, graviers limons en proportions inégales selon le parcours de chaque vie dans des territoires inconnus .

…Chaque terre est une terre étrangère car les écrivains en brouillent les collines, les vallées et les falaises, avec leur mémoire personelle, imparfaite et décallée.

(terra incognita)… la pratique de langues multiples et l’adhésion aux cultures respectives neutralisent le sentiment d’appartenance, on se transforme en étranger universel.

…le vagabondage au milieu de syllabes qui changent de sens dès qu’elles changent de ton ou d’accent me projeterai sur une longue route aux multiples déviations … Ma palanche serait alourdie de mots agencés à la manière fantaisiste de colporteurs qui proposeraient le soja avec du sirop de sucre parfumé au gimgembre, le manioc bouilli avec une poignée de bonbons à la banane confite Des mots inégaux qui mettraient en déséquilibre les paniers au bout de la palanche . Des mots pour tomber à la renverse et pour marcher à reculons en broyant du noir aux cotés des âmes errantes, déambulatrices de l’autre monde, amputées de langage ou de sons et dotées seulement du don de hantise. Des mots à avaler, mâcher ou croquer en déambulant en compagnie de tous ceux qui s’agiteraient autours de moi, seuls ou en famille, souvent chargés eux mêmes de lourds fardeaux : canards vivants, arbres à cames, arbrisseaux, pianos à queue, bouquets de nénuphars équeutés.

…je suis hostile à la traduction et me soumets à l’alchimie mystérieuse entre les mots choisis par le parolier et la mélodie … quand j’ai commencé à chanter, les digues se sont brisées les une après les autres…

… Ces pliures des mots où se cachent des choses invisibles se prolongent avec la conjugaison des verbes et la déclinaison d’adjectifs en adverbes… l’ombre invisible du substrat préliminaire de l’écriture rend celle ci rétive au déroulement chronologique du récit . Les époques s’interpénètrent, se décantent, se stratifient en couchent aléatoires. … je juxtapose les chronologies à la manière des phonèmes d’une langue monosyllabique, selon la logique dissolue de la mémoire, … étranger et écrivain on transgressera les frontières sans outrecuidance, on emmêlera les pinceaux – voire les pinceaux et la plume – sans être soupçonné d’iconoclastie on pourra malaxturer des mots et, toujours nonchalindolent, revendiquer l’innocence.

…à l’achèvement d’un roman, je suis parfois éblouis de découvrir l’antériorité d’un chemin que je croyais inventer, et que j’avais seulement défriché, en me fiant à mon illusion optique.

…Mais la véritable parenté entre l’art de la laque et celui du langage est dans la préparation du fond et la superposition des couches , … je poursuis, à chaque livre, un écho précaire et mystérieux qui se perd dans des mangroves où nul ne peut me suivre tant que le livre n’est pas achevé …

… je ne suis pas tentée par l’incommunicabilité par défaut de désespoir. Quelque chose me dit que je suis loin de l’exil ; l’écriture m’a rapprochée de territoires où des pierres pourront être posées et des rivières couler. Quelque chose me dit que je suis aux abords d’une arène immense ou mes fauves pourront rugir . »

(c) Anna Moi
(c) Anna Moi

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s